Il y a « bio » et « bio »

samedi 24 juillet 2010
par  Johny BESSY

Société - La Terre édition du 29 juin 2010

Quand le business recycle la bio

Importations massives, bio « diluée », hégémonie de la grande distribution… La bio commence à connaître les mêmes travers que l’agriculture conventionnelle. Des dérives dues à l’explosion du marché des produits biologiques.

Le business est-il en train de rattraper l’agriculture biologique ? La question se posait dès le 1er janvier 2009 avec l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation européenne, jugée plus laxiste que les cahiers des charges nationaux. Le 1er juillet, c’est au tour du nouveau logo européen d’entrer en scène. Il cohabitera avec un logo français AB vidé de son sens, puisque les normes correspondantes n’existent plus. Cette petite différence a son importance : l’Europe tolère la présence de 0,9 % d’OGM et l’utilisation – dans certains cas – de pesticides. Elle autorise aussi l’introduction d’ingrédients non bio dans les produits bio, ainsi que d’animaux non bio dans les troupeaux bio. Quant au volet social, il est tout simplement inexistant.

« On adapte le règlement au marché, plutôt que l’inverse », résume Lionel Labit, un des administrateurs de l’association Nature et progrès.

D’où une réglementation « taillée sur mesure pour offrir un pont d’or à la “bio” industrielle », confirment les auteurs de l’ouvrage collectif De la bio alternative aux dérives du « bio »-business. La loi permet d’apposer le précieux label sur des produits pas franchement en accord avec l’éthique bio : de l’huile de palme bio issue de terres « gagnées » sur la forêt amazonienne, des poulets bios élevés durant 71 jours (les poulets fermiers label rouge sont abattus à 81 jours minimum), des céréales et des biscuits bio contenant des OGM…

« Le jus d’oranges bio espagnol est très bon, explique le président de la Fnab (1), Dominique Marion. Mais à la dernière gorgée, il a le goût de la sueur des travailleurs immigrés, sans papier et exploités qui ont récolté ces oranges. »

45 % des produits bio sont vendus en grandes surfaces

Les consommateurs les moins avertis ne voient pas la différence… et continuent à ouvrir leur portefeuille de plus en plus grand. 72 % plus grand en l’occurrence : c’est le surcoût moyen des produits bios par rapport à leurs équivalents conventionnels, d’après le magazine Linéaires de novembre 2009.

Deux mois plus tard, l’UFC-Que choisir sortait aussi sa calculette. Résultat : un panier de produits bios 57 % plus cher que celui composé de marques distributeurs non bio. « Une partie de cet écart est justifiée », reconnaît l’association de consommateurs… avant de préciser que les grandes surfaces doublent leurs marges sur les pommes bio !

D’après l’Agence bio, 45 % des produits bios achetés en France passent par les grandes surfaces. Plusieurs enseignes se sont récemment lancées dans la bataille du bio bon marché. Or les centrales d’achat ne s’embarrassent pas de savoir si le producteur qui leur vend ses fruits vit de son travail. Un des objectifs de la bio est pourtant de « redonner aux paysans une place dans la société », affirme Dominique Marion.

Malgré la crise, le marché de la bio a doublé en 4 ans

Qui dit grande distribution dit aussi importations massives.

L’année dernière, elles représentaient 38 % des produits bios. Des échanges contradictoires avec les principes de la bio pour au moins deux raisons : la pollution engendrée par les transports, et le dumping environnemental et social pratiqué dans certains pays peu regardants. Ainsi, en 2008, la coopérative Terrena a importé près de 300 tonnes de soja chinois contaminé à la mélamine. Cette résine plastique (utilisée dans les meubles en formica) gonfle artificiellement le taux de protéines des produits alimentaires.

Le moteur de toutes ces dérives ?

L’explosion du marché des produits bio, plus que jamais plébiscités par les consommateurs. Entre 2005 et 2009, le marché français des aliments bio a doublé. Quel autre secteur a connu en 2009 – malgré la crise ! – une croissance de 19 % ? « Si on laisse faire, on risque d’aller vers ce qu’a vécu l’agriculture conventionnelle », reconnaît Dominique Marion. L’agriculteur appelle de ses vœux « une bio qualitative et solidaire, pas une bio de marché ».

Seule alternative pour les vertueux de la bio : se regrouper derrière des labels privés, aux cahiers des charges plus exigeants que la réglementation. C’est le cas des produits étiquetés « Demeter », « Nature et progrès » ou encore « Bio cohérence ». Mais pour Lionel Labit, de Nature et progrès, il faut aller plus loin : « Les consommateurs doivent chercher à savoir d’où viennent leurs aliments. Et plus les circuits de vente seront courts, plus ils en sauront. »

(1) Fédération nationale d’agriculture biologique.

Yannick Groult


Entretien avec Emmanuel Antoine, président de l’association Minga

Pour le président de l’association Minga, pas question d’évoquer les dérives de la bio sans faire le parallèle avec celles de l’agriculture productiviste. Il dénonce les travers d’une économie uniquement basée sur une vision marchande. D’où la nécessité de politiser le débat sur l’alimentation.

La Terre : Peut-on parler d’une dérive de l’agriculture biologique ?

Emmanuel Antoine : « Dérive » n’est pas le bon terme. C’est plutôt l’évolution de la bio qu’il faut replacer dans le débat sur l’agriculture dans son ensemble. Nous sommes face à un système productiviste qui est en train de s’effondrer, tant du point de vue de l’emploi, du revenu agricole, des territoires que de l’environnement et de la santé. Mais cette dérive n’est pas l’échec de la bio, c’est l’échec de l’approche uniquement marchande. Cette vision a transformé un engagement professionnel en un argument de vente, un produit.

C’est-à-dire ?

Avant, les cahiers des charges de l’agriculture biologique étaient faits par les paysans, ce qui leur permettait d’échanger et de faire évoluer les pratiques. Aujourd’hui, les certificateurs, Ecocert et d’autres, sont devenus des sociétés anonymes complètement éloignées des préoccupations des professionnels. Ces entreprises gèrent la mise en marché d’un produit et ne s’interrogent plus sur la pertinence écologique et sociale des cahiers des charges. Par exemple, Ecocert a accordé le label bio à de l’huile de palme produite en Colombie, dans de grandes exploitations latifundiaires qui s’appuient sur des paramilitaires pour « virer » les populations locales. Bref, de la bio au détriment de la souveraineté alimentaire des peuples et qui légitime une violation des droits de l’Homme.

Vous plaidez donc pour une certification publique de la bio…

Oui, c’est une problématique de régulation de marché, donc du ressort de l’Etat, pas des prestataires privés. Il faut même aller plus loin et créer des structures participatives au lieu de ce business de la certification. Dans ces sociétés transparentes, les représentants de l’Etat, des paysans et des consommateurs seraient associés aux choix de gestion, d’égal à égal.

Pourquoi une telle ouverture ?

Parce que la bio est un projet de société, et non un enjeu de business. L’agriculture biologique doit participer à la relocalisation des productions, dans l’intérêt de la souveraineté alimentaire des peuples. Son développement ouvre des perspectives d’emploi importantes. Des circuits courts peuvent être mis en place entre paysans et collectivités. La bio doit être accessible pour tous : des produits frais, de qualité, de saison et produits localement, ce ne doit pas être du luxe. La bio dérivera si elle oublie ses priorités, qui sont la souveraineté alimentaire et la préservation de la biodiversité. C’est pourquoi il faut politiser le débat sur l’alimentation.

Comment faire émerger un tel débat ?

Nous avons lancé pendant les élections deux appels : « Alimentons l’Europe » et « Alimentons les régions ». Aujourd’hui, nous poursuivons cette action en ramenant le débat à des choses très concrètes : l’accès au foncier, l’emploi des jeunes… Nous venons d’interpeller les élus de tous bords via une lettre ouverte aux conseillers régionaux. On durcit un peu le ton, en demandant aux politiques qu’ils passent aux actes. Tout le monde est d’accord pour développer la bio. Mais dès que ça devient concret, qu’on parle d’accès au foncier par exemple, les choses deviennent plus compliquées… Pourquoi est-ce si facile d’installer une grande surface alors qu’il est si difficile d’installer de jeunes agriculteurs ? Pour l’instant, personne ne nous a répondu. n

Propos recueillis par Yannick Groult (Journal La Terre)


Il y a « bio » et « bio »

Les rayons des grandes surfaces regorgent de produits alimentaires, emballés, en boîtes ou frais, « bio ». Il faut dire que la grande distribution qui assure près de 50% des ventes, épaulée par une LME (Loi de modernisation de l’économie) et le nouveau règlement « bio » européen sur mesure, s’est emparée de ce marché « bio ».

Il faut savoir qu’entre 2005 et 2008, le marché alimentaire « bio » français a augmenté de 66% générant une valeur estimé à 2,6 milliards de francs. Ce chiffres ont doublé en 2009 !

Le dindon de l’histoire : le consommateur. 46 % des Français ont consommé du « bio » en 2009 !

En effet, le label européen cache un cahier des charges en recul par rapport au cahier des charges national « AB » qui prévalait jusqu’au 1er janvier 2009. Vous l’avez lu dans ce dossier, le non « bio » est de plus en plus présent dans le « bio », les OGM y sont acceptés et les normes nationales caduques.

Et puis les infractions sont en hausse puisque la DGCCRF a relevé trois types d’infraction :

- du bio qui n’en est pas, par exemple un produit mentionnant en gros le terme BIO alors qu’il ne l’est pas ;

- du bio avec des pesticides alors qu’ils sont interdits ou du moins relèvent de l’autorisation ministérielle dans des cas stricts ;

- du bio non certifié par un des cinq organismes certificateurs agréés.

Ainsi un produit alimentaire « bio » comme nous l’expliquons dans ce dossier doit comporter une étiquette avec :

- le logo européen (le logo « AB » pouvant continuer à figurer à ces côtés) ou un des logos des marques privées telles que Nature et Progrès, DEMETER, Bio équitable et Bio Cohérence ;

- la marque de l’organisme certificateur (ECOCERT par exemple) et le numéro de code de cet organisme ;

- la mention d’origine des matières premières agricoles ;

- et bien sûr la liste des ingrédients en précisant s’ils sont « bio » ou pas (pour ceux autorisés).

Par contre, si le seuil de 0,9% d’OGM n’est pas atteint, ce n’est pas une obligation de l’écrire sur l’étiquette. Les produits « bio » sous logo « bio » européen peuvent donc comporter jusqu’à 0,9% d’OGM sans que le consommateur le sache.

Il est donc important de bien lire l’étiquette pour ne pas se faire avoir et attirer par les lettres BIO ou ECO, le miroir aux alouettes de la grande distribution.

Daniel Roucous (La Terre)


Ce qui se cache sous les logos « bio »

Consommation.

Ce 1er juillet 2010, le logo « bio » européen à la feuille de chêne étoilée remplace le logo national AB sur les étiquettes des produits biologiques. Sous cette nouvelle marque se cache un cahier des charges européen soumis à la loi du marché « bio » comme nous allons le découvrir dans ce dossier. Quoiqu’il en soit, seuls le logo européen et quatre marques privées certifient que c’est du « bio ».

Depuis le 1er juillet 2010, les produits « bio » notamment alimentaires sont reconnaissables par un logo vert à la feuille de chêne étoilée (voir en haut à gauche) sur leurs étiquettes. Il s’agit là de la marque européenne des produits « bio » qui remplace les marques nationales et donc la marque « AB » pour la France.

La marque « AB » ne disparaît pas pour autant puisqu’elle peut continuer d’être apposée à côté du logo européen. Mais ne nous y trompons pas, le cahier des charges de l’agriculture « bio » n’est plus celui de la marque « AB » mais celui imposé par le logo européen... depuis le 1er janvier 2009 !

Avant d’examiner ce cahier des charges, précisons qu’il ne s’impose pas aux marques privées telles que « Demeter », « Nature et Progrès », « Bio équitable » et la petite dernière « Bio Cohérence ». Ces marques imposent leurs propres cahiers des charges plus « bio » que la marque européenne.

Levons enfin une confusion : « Ecocert » n’est pas une marque privée mais celle d’un des organismes certificateurs c’est-à-dire qui contrôle la bonne application du cahier des charges européen par les agriculteurs « bio » comme il le faisait avant pour la marque « AB ». Les autres organismes certificateurs sont « Qualité France », « Certipaq/ Aclave », « Agrocert », « SGS ICS ».

Le bio sous le logo européen

Le logo « bio » européen atteste que les produits alimentaires sont composés de 95 % à 100 % d’ingrédients « bio ». Cela signifie qu’il est toléré dans le « bio » :

- jusqu’à 5% d’ingrédients non « bio »,

- Jusqu’à 0,9% d’OGM (non mentionné sur l’étiquette puisque ce n’est pas une obligation de l’indiquer !),

- des intrants parmi une liste officielle et certains pesticides par dérogation,

- des additifs et des auxiliaires non « bio ».

Le règlement européen « bio » autorise par ailleurs :

- la mention d’ingrédients « bio » sur l’étiquette d’un produit composé de moins de 95% d’ingrédients « bio ». Ces produits n’ont pas le droit d’avoir le logo européen mais rien ne les empêche de mettre la mention « bio » sur les étiquettes.

- 10 à 40% d’animaux non « bio » dans les élevages « bio » ! C’est la controverse que nous expliquons par ailleurs.

La mention de l’origine

L’origine des matières premières agricoles composant les produits alimentaires « bio » doit être indiquée sur l’étiquette estampillée du logo « bio » européen. Elle apparaît de façon suivante :

- « Agriculture UE » lorsque la matière première agricole est produite dans un pays de l’Union européenne ;

- « Agriculture non UE » lorsque la matière première agricole est produite dans un pays tiers hors Union européenne ;

- « Agriculture UE/non UE » lorsqu’une partie de la matière première agricole est produite dans un pays membre de l’Union européenne et l’autre partie dans un pays tiers, ou lorsque l’origine des matières premières diffère d’un lot à l’autre.

A noter que si au moins 98 % des matières premières agricoles proviennent d’un seul pays, le nom du pays de provenance peut être apposé sur l’étiquette à la place de la mention « Agriculture UE ».

Cependant, durant une période de transition qui court jusqu’au 1er janvier 2012, les étiquettes actuelles attestant que le produit est « bio » sont toujours valables.

Les animaux qui produisent le « bio »

Nous avons lu que seuls les produits issus de l’agriculture sont « bio » s’ils contiennent au moins 95 % d’ingrédients « bio ». Il n’en est pas de même des animaux qui les produisent ainsi que de l’alimentation animale. Le règlement européen permet en effet aux élevages « bio » de détenir dans le cheptel jusqu’à :

- 10 % d’équidés et bovins femelles adultes non « bio » ;

- 20 % de porcins, ovins, caprins femelles adultes non « bio » ;

- 40 % de bovins, ovins, caprins, porcins non « bio » lors d’une extension d’élevage « bio », d’un changement de race, d’une nouvelle spécialisation du cheptel et en cas de menace d’abandon de certaines races.

De même les ruchers « bio » peuvent accueillir jusqu’à 10 % par an de reines et d’essaims non « bio » lors de leur renouvellement.

Concernant l’alimentation des animaux sur une exploitation « bio », elle doit provenir à 50 % de cette exploitation et être composée, pour les herbivores, à 60 % de fourrages grossiers, frais, séchés ou ensilés (50 % pour les laitières durant 3 mois en début de lactation). Ces fourrages devront également être ajoutés à la ration journalière des porcs et volailles.

Les produits vétérinaires aussi poussent la dose des antibiotiques et les délais pour mener les animaux à l’abattoir raccourcis.

Les règles de conversion du non « bio » en « bio »

La conversion d’une exploitation conventionnelle en exploitation « bio » obéit aux règles suivantes du nouveau règlement européen référencé à la fin de ce dossier :

- les végétaux et produits végétaux destinés à la consommation humaine et animale sont considérés convertis en « bio » à l’issue d’une période d’observation des règles propres à l’agriculture « bio » de deux ans au moins (3 ans pour les cultures pérennes). Cependant cette période peut être réduite si les parcelles concernées ont déjà fait l’objet de mesures garantissant la non-utilisation des produits interdits en « bio » ou que les parcelles sont en zones naturelles ou agricoles non traitées avec des produits interdits en « bio ». A l’inverse, cette période peut être prolongée si les parcelles ont été contaminées par des produits non-autorisés en « bio » ;

- les animaux non « bio » introduits dans une exploitation « bio » peuvent être vendus comme produits « bio » si les règles propres à l’agriculture « bio » ont été mises en oeuvre dans les 12 mois pour les équidés, bovins et bisons à viande, dans les 6 mois pour les petits ruminants, les porcs et les animaux laitiers, dans les 10 semaines pour les volailles de chair introduites avant l’âge de trois jours, dans les 6 semaines pour les volailles pondeuses.

Concernant les animaux présents sur une exploitation au début de la période de conversion, leurs produits sont considérés comme « bio » s’il est procédé à la conversion simultanée de l’ensemble de l’unité de production (animaux/pâturages-terres utilisées pour l’alimentation animale). Le délai est de 24 mois minimum.

Pour l’information du consommateur, les produits végétaux, issus de la conversion, peuvent porter sur l’étiquetage l’indication « produit en conversion vers l’agriculture bio »… sous certaines conditions : respect d’une période de conversion d’au moins 12 mois avant la récolte, indication de mêmes caractères (ou plus petits) que la dénomination de vente du produit, un seul ingrédient végétal, numéro de code de l’organisme certificateur ou de l’autorisation du ministère.

Daniel Roucous (La Terre)


DE LA BIO ALTERNATIVE AUX DÉRIVES DU BIO-BUSINESS, QUEL SENS DONNER À LA BIO ?

http://www.minga.net/spip.php?article349

Appel à souscription pour la réalisation d’un ouvrage d’investigation et de réflexion sur l’état actuel de la bio

Pour permettre la réalisation d’un ouvrage collectif d’investigation et de réflexion sur la situation actuelle de la bio, l’association ALTERRAVIA, soutenue par la Confédération paysanne, Nature et Progrès, Minga et le Forum civique européen, lance un appel à souscription.

Ce livre accordera une large place à des enquêtes d’investigation réalisées sur le terrain qui concerneront les pratiques de la « bio » industrielle et du « bio »-business.

Télécharger la présentation du livre et le bon de souscription :

http://www.confederationpaysanne.fr/images/imagesFCK/file/2010/divers/soucription_livre_bio.pdf